Dans le cadre de la préparation au concours commun des six IEP de province gracieusement offerte par M. Giumelli et Mme Martin, je souhaiterais apporter mon petit grain de sel en vous proposant une étude de cas concret sur les frontières. En effet, je suis étudiante en deuxième année à l’IEP de Lyon, avec la mention «Monde arabe». L’étude de cas que je vous propose porte donc sur la création des États d’Irak, de Jordanie, de Syrie et du Liban par les puissances mandataires / coloniales au cours des années 1920.

Doc 1 : Carte du Grand Moyen-Orient

Les territoires recouverts aujourd’hui par ces quatre États arabes appartenaient depuis le XIVème siècle à l’Empire Ottoman, recouvrant l’actuelle Turquie, une bonne partie des côtes de la péninsule arabique, et le Nord de l’Afrique jusqu’à la frontière algéro-marocaine (le Maroc étant une dynastie indépendante).

Doc 2 : L’Empire Ottoman au XVIIe siècle

Le gouvernement de l’Empire, culturellement turc, s’engage dans la Triple Alliance durant la Première Guerre Mondiale. Jouant sur son hétérogénéité culturelle, la Grande-Bretagne passe en 1917 un accord secret avec les populations culturellement arabe : contre un Royaume arabe uni à la fin de la guerre en cas de victoire, les arabes s’engagent à se rebeller contre l’autorité ottomane, afin d’affaiblir ses forces. La révolte a en effet lieu en 1917, et la victoire des alliés couronne le tout en 1918. L’Empire Ottoman est alors dissout, mais loin de tenir ses promesse faites aux arabes, le Royaume-Uni s’entend avec la France pour se partager ce territoire prospère en mandats coloniaux. Les négociations vont bon train, surtout que les premiers gisements de pétrole sont découverts dans la région de Mossoul, actuellement au Nord de l’Irak, à ces moments-là.

 

Depuis la formation des comptoirs commerciaux sur les côtes méditerranéennes de Syrie, la France avait une influence non négligeable sur ce territoire, c’est donc «légitimement» que l’administration française le met sous sa tutelle grâce à l’accord de la Société des Nations. Quant aux territoires de l’actuel Irak, les administrations britanniques tiennent à les contrôler non pas encore pour le contrôle des gisements de pétrole mais surtout pour une plus grande sécurisation de la route des Indes. Sous le terme de mandat, c’est une véritable administration coloniale qui se met en place dans ces États.

Doc 3 : Premier découpage de la région, les accords Sykes-Picot (1917)

Voilà le partage prévu par les accords secrets passés (accords Sykes-Picot) entre Britanniques et Français en 1917. Malgré un zonage différencié, tout ce que vous voyez en rouge / rosé sur la carte est sous domination anglaise, et les deux zones bleues sont sous domination française. Cependant, ces plans sont perturbés par la reconquête de la Turquie et la création de cet État par Mustafa Kemal dans les frontières qu’on lui connaît aujourd’hui.

Venons-en à la délimitation précise des frontières. Celle-ci a été effectuée suite à l’objectif officiel des mandats au Proche-Orient, c’est-à-dire l’accompagnement à l’indépendance de ces territoires. On assiste donc au morcellement en quatre États de cet espace jadis uni, et traversé par des tribus nomades. Il faut en effet souligner le fait social marquant de cette région, qu’est le tribalisme. La structure impériale n’a pas encouragé la formation de nation à l’européenne, mais a au contraire permis, par la décentralisation des compétences administratives, le maintien des structures sociales traditionnelles, c’est-à-dire l’organisation par tribus, nomade ou sédentaire.


L’Irak :

Doc 4 : La République d’Irak

Les frontières orientales de l’Irak n’ont pas posé problème puisqu’elles n’ont pas été modifiées par rapport à celles qui délimitaient l’Empire Ottoman de la Perse. Par contre, dans ce cheminement vers l’indépendance, et au vu des problèmes qui émergeaient en Palestine face aux premières vagues d’immigration sioniste, les autorités britanniques ont jugé bon de créer deux États, avec des frontières «tracées au cordeau» : le Royaume de Jordanie devait s’étendre de la Palestine redécoupée à l’Irak, État créé véritablement de toute pièce, rassemblant des tribus très différentes dont la volonté n’était pas de former un seul État.

 

Il est surtout intéressant de se tourner vers les frontières Nord de l’Irak, qu’il partage avec la Turquie et la Syrie. Deux particularités marquent cette région frontalière, située aux alentours de la ville de Mossoul :

  • la présence d’une forte minorité kurde, à tendance indépendantiste ;
  • la présence d’importants gisements de pétrole dans les sols.


Vu qu’il n’y avait pas de nation unie préexistante, cette région a éveillé tous les intérêts des pays impliqués dans la région : la France, la Grande-Bretagne, mais aussi la Turquie de Mustafa Kemal, en pleine reconstruction territoriale et identitaire après la chute de l’Empire Ottoman. Ne pouvant pas combattre sur un front de plus – les armées turques étant déjà engagées dans la reconquête de l’Anatolie et la sauvegarde des détroits – la Turquie abandonne volontiers la région de Mossoul, qu’elle pense pouvoir reconquérir dans les années suivantes. La France est quant à elle bien inférieure militairement à la Grande-Bretagne, elle lui cède alors cette région riche en hydrocarbures. C’est donc un peu par les hasards de la force diplomatique et militaire, ce que possédait la Grande-Bretagne dans les années 1920 (rappelons qu’elle possédait la plus grand empire colonial du monde), que la région de Mossoul a été rattachée à l’Irak, protectorat britannique. Les compagnies pétrolières britanniques ont donc eu le champ libre pour l’exploitation de ces riches gisements. Ici, la minorité kurde a été tout bonnement négligée, et partagée entre quatre États distincts : la Turquie, l’Irak, la Syrie dans une moindre mesure, et l’Iran. Cet «oubli» de la part des puissances coloniales dans leur partage des terres a encore des conséquences aujourd’hui, pensons à l’activisme kurde, sous l’égide du PKK, dans l’Est de la Turquie.

De même, pour satisfaire l’ensemble de ses alliés arabes, la Grande-Bretagne décide de créer ex-nihilo l’émirat du Koweït, en 1924, territoire jadis placé sous le pouvoir de l’administration de Bassora au Sud de l’Irak. Quelques années plus tard, en 1991, Saddam Hussein s’estime donc dans son droit en envahissant la principauté, provocant la première guerre du Golfe.


La Syrie et le Liban :

Doc 5 : La Syrie contemporaine

Les mêmes marchandages coloniaux ont eu lieu lors de la création des États syrien et libanais. Comme dit plus haut, la France a estimé légitime son protectorat sur cette région sous prétexte de l’influence ancienne dont elle bénéficiait. Contrairement à l’administration britannique qui exerçait un pouvoir véritablement mandataire, c’est-à-dire une tutelle administrative partielle, la France impose à ces territoires une politique coloniale pure et dure. Il est intéressant de remarquer la forte présence chrétienne, notamment sur le territoire de l’actuel Liban. Ces chrétiens bénéficiaient bien entendu de l’étroite protection de la puissance française. Pour remercier ces chrétiens (appelés maronites) alliés à sa cause, l’administration coloniale leur crée alors un État sur mesure, débarrassé de l’écrasante majorité musulmane de Syrie. La création de l’État libanais est toute aussi justifiée que la création du Koweït, et la souveraineté que réclame la Syrie sur ce territoire est de même nature que la prétendue souveraineté de l’Irak sur le Koweït. Certains parlent même de la «Grande Syrie», la Syrie historique, qu’il faudrait reconstituer pour qu’elle retrouve tout son sens et sa puissance d’antan, avec bien entendu les territoires libanais. Cette prétention syrienne à détenir le Liban a eu des répercussions très récentes sur la politique de ces deux États. En effet, la guerre civile qu’a connue le Liban entre 1975 et 1990 a permis à l’armée syrienne de s’y installer durablement, sous prétexte d’aider le pays à se réconcilier. L’armée syrienne n’a évacué le Liban qu’en 2005, sous une forte pression internationale.


Les indépendances de ces pays, après le Seconde Guerre Mondiale, n’a malheureusement rien changé au partage si problématique des terres, chacun étant viscéralement attaché à ce qu’il possède déjà. On pourrait multiplier les exemples de ces frontières fixées par des puissances étrangères sans respect des configurations ethniques, religieuses ou tout bonnement politiques de la population concernée, dans la région du Moyen-Orient (pensons à l’éternel conflit israélo-palestinien), mais aussi en Afrique du Nord et subsaharienne. Les conséquences de ces marchandages sont très perceptibles, voire sont la cause, de la plupart des conflits actuels en Afrique et au Moyen-Orient.

Si la fixation des frontières d’un autre pays de la région vous intéresse (Palestine, Turquie, Maghreb) n’hésitez pas à le demander dans vos commentaires !

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