2.1 Dans une certaine mesure, on peut parler d’une moyennisation de la société française

  1. 1.        L’évolution des inégalités conduit-elle à une moyennisation de la société française ?

 

Introduction : Comment analyser la structure sociale ?



Lorsque l’on analyse la société en mettant en évidence les hiérarchies entre les groupes qui la composent, on analyse la stratification sociale.

Stratification sociale : ensemble de systèmes de hiérarchisation sociale entre les membres d’une société.

Lorsque l’on analyse la société en mettant en évidence l’existence de groupes différents sans chercher à les hiérarchiser, on analyse la structure sociale.

Structure sociale : répartition de la population en groupes sociaux différenciés dans une société à une époque donnée.

Toute société est organisée sur la base d’une stratification sociale qui peut être officielle (ex : caste, ordre) on parle alors de stratification de droit, ou qui est simplement liée à la réalité de la répartition des ressources on parle alors de stratification de fait.


De façon globale, lorsque l’on s’intéresse à la hiérarchie globale sans isoler un critère spécifique de classement (une inégalité expliquant la hiérarchie) on mettra en évidence les différentes strates sociales qui composent la société.

Strate sociale : ensemble d’individus ayant des caractéristiques communes qui permettent de les situer au même niveau dans la hiérarchie sociale.

Lorsque le critère de classement entre les groupes est essentiellement lié aux inégalités économiques on parlera de classe sociale.

Classe sociale : groupe social dont l’origine est économique (place dans le rapport de production) et qui se distingue des autres groupe par un niveau de vie, un mode de vie et des pratiques culturelles spécifiques. Les classes sociales sont marquées par une tendance à l’hérédité sociale.

Lorsque le critère de classement entre les groupes est essentiellement lié aux inégalités de prestige on parlera de position sociale.

Position sociale : fonction sociale qui entraîne une possibilité plus ou moins grande d’accès aux récompenses et aux gratifications (reconnaissance d’un statut social).

Les différentes hiérarchies se recoupent le plus souvent (sont interdépendantes les unes des autres) mais ce n’est pas forcément le cas.




En fonction de comment on analyse la structure sociale, on va tirer des conclusions différentes sur l’évolution des rapports sociaux.

-si on fait une analyse en terme de classe sociale, on suppose qu’il y a une échelle hiérarchique entre les groupes sociaux et les rapports sociaux sont alors des rapports de domination

-si on fait une analyse en terme de strate, alors on considère que les groupes sociaux reposent sur des critères multiples et les rapports sociaux sont fondés sur une hiérarchie multiple.


 

2.1 Dans une certaine mesure, on peut parler d’une moyennisation de la société française

 

a)   Parce qu’on assiste à une réduction séculaire des inégalités



  • La société française est-elle une société inégalitaire ?

La question de la réduction des inégalités avait déjà été traitée par Alexis de Tocqueville lorsqu’il s’intéressait aux sociétés démocratiques. Il montrait alors que le fondement des sociétés démocratiques allait engendrer un processus de réduction des inégalités.


En exploitant les statistiques de revenu des Etats-Unis de 1913-1948 Simon Kuznets (1901-1985) va montrer que les inégalités de revenus entretiennent des relations contradictoires avec la croissance, elle décrit une courbe en forme de cloche, appelée « courbe de Kuznets ».


La courbe de Kuznets montre un graphique en U inversé : l’axe des ordonnées représente les inégalités ou le coefficient de Gini généralement confondus ; l’axe des abscisses représente le temps ou le revenu par tête


 Les inégalités (mesurées grâce au coefficient de Gini) ont tendance à s’accroître durant le processus de développement (mesurée grâce au PIB par habitant) dans une première phase (industrialisation et urbanisation), puis elles ont tendance à décroître dans les sociétés développées.

L’interprétation la plus classique est que les inégalités de revenus sont dans un premier temps inéluctables pour permettre l’accumulation du capital, quand l’épargne d’un petit groupe à revenus élevés est nécessaire durant la phase de décollage. En revanche dans les sociétés développées, la mise en place progressive de systèmes de protection sociale, et la dynamique de la société de consommation, ont tendance à réduire les inégalités.

Cette loi de Kuznets permet également de faire des comparaisons internationales parce que les pays à revenu intermédiaires ont généralement des inégalités plus grandes que les pays pauvres ou les pays riches. Pourtant dans les années 80 les inégalités ont recommencé à augmenter dans certains pays occidentaux (ex : Etats-Unis) ce qui remet en cause la courbe de Kuznets.


Les phases d’évolution :

1ere phase de la courbe de Kuznets : Début du siècle jusqu’aux années 1950

2eme phase de la courbe : Les 30 Glorieuses

Rem : A partir du milieu des années 1970 le processus de réduction des inégalités ralentie.


Les explications :

Plusieurs séries de facteurs :

La fin des rentiers (mise en place des impôts, guerres, crises de 1929,…) L’industrialisation et le développement du salariat : si dans un premier temps les rémunérations sont plus inégalitaires dans les secteurs industriels par la suite le système de rémunération devient plus égalitaire (notamment grâce à la croissance des 30 glorieuses qui profitent aux salariés car le partage la valeur ajoutée leur est favorable). De plus la part des revenus du capital dans les revenus diminue or ce sont les revenus les plus inégalitaires donc la réduction de leur importance a un impact positif sur la réduction des inégalités. La part des indépendants dans la population active diminue également  (processus de salarisation) ce qui a aussi un impact positif sur la réduction des inégalités  car dans cette catégorie les revenus sont très inégalitaires.

Intervention de l’Etat et politique redistributive : C’est pendant les 30 Glorieuses que le système de redistribution s’est développé (la logique de redistribution existait déjà puisque par exemple l’impôt sur le revenu a été mis en place en 1914). C’est aussi le développement du droit du travail qui va permettre aux salariés de bénéficier d’un partage de la valeur ajoutée qui leur sera plus favorable car ils auront plus de poids dans le dialogue social.


b)  Parce qu’on assiste à une homogénéisation des modes de vie et à une disparition des classes sociales



Le processus de réduction des inégalités qu’a connu la France a conduit certains sociologues (H. Mendras) à remettre en question le concept de classe de sociale, ces dernières n’étant plus pertinentes pour analyser une société moyennisée dans laquelle les différenciations entre les groupes ne se feraient plus sur des critères économiques.


=>La réduction des inégalités conduit à une homogénéisation des modes de vie

Au-delà du rapprochement des revenus et des niveaux on peut mettre en évidence le fait que durant les 30 glorieuses, avec le développement d’une consommation de masse, les modes de vie se sont rapprochés.

Mode de vie : Façon de vivre, de consommer, d’utiliser les loisirs ; d’un ménage ou d’un groupe social.

Niveau de vie : Pouvoir d’achat, quantité de biens et de services dont peut disposer un ménage ou un groupe social étant données ses ressources (revenu disponible).


Les éléments qui illustrent cette homogénéisation des modes de vie sont divers :

–          Au niveau des pratiques culturelles et des loisirs: il y a une démocratisation de certaines pratiques, on peut mettre en évidence en particulier l’évolution du taux de départ en vacances entre 1964 et aujourd’hui. On qu’on est passé de 44% de la population qui part en vacances à 65%. Plus de la moitié des français partent en vacances en 2004 ce qui est 1,5 fois plus élevé qu’en 1964, le départ en vacances est une pratique qui s’est démocratisée.

Si l’on observe l’évolution des coefficients budgétaires, on s’aperçoit que pour la catégorie culture l’écart entre cadre et ouvrier s’est fortement réduit entre 1956 et 2003 (alors que les cadres consacraient une part deux fois plus élevée de leur budget à la culture et aux loisirs en 1956 l’écart n’est plus que de 1,26 en 2003)

–          Au niveau des normes de consommation : avec la croissance des 30 glorieuses on a vu apparaître une consommation de masse qui a permis un rattrapage en termes d’équipement des ménages. Alors que la plupart des équipements électroménagers étaient réservés à quelques privilégiés dans les années 1950, le taux d’équipement des ménages n’a cessé d’augmenter et aujourd’hui la plupart les ménages possèdent un réfrigérateur, une voiture, un lave linge…On peut également mettre en évidence que pour des équipements apparus plus récemment (mobile ou ordinateur) la démocratisation a été très rapide (en particuliers pour les mobiles).

De même on s’aperçoit que les structure de dépenses se sont rapprochées puisqu’en 2003 les principaux postes de dépenses sont les mêmes pour les cadres et pour les ouvriers alors qu’ils différaient en 1956.


=>Cette homogénéisation des modes de vie s’explique par un processus de moyennisation qui l’accompagne.

 

Moyennisation : émergence d’une vaste classe moyenne englobant progressivement l’ensemble de la société.

Classe moyenne : Il n’y a pas de définition arrêtée des classes moyennes mais on peut utiliser différents critères pour les mettre en évidence :

–          Le positionnement moyen en terme de revenu, de hiérarchie et de diplôme

Il est à noter que selon les critères de définition que l’on prendra le groupe aura une importance plus ou moins grande. On s’accorde à dire qu’il regroupe principalement les professions intermédiaires auxquelles on peut rajouter les frange inférieure des classes moyennes et la frange supérieure des employés et des ouvriers (ouvriers qualifiés et employés du secteur public))

Ce concept de moyennisation a particulièrement été mis en avant par H. Mendras (1927-2003), pour lui l’analyse en terme de classes n’est plus pertinente. Il va analyser la structure sociale en donnant une image cosmographique de la société dans laquelle la société prend l’allure d’une toupie où les groupes sociaux s’organisent en « constellations » :

–          La constellation populaire formée des ouvriers et des employés, proches par leur niveau de revenus, d’éducation et de condition de travail.

–          La constellation centrale regroupe les cadres supérieurs et les professions intermédiaires

–          Les indépendants : chef d’entreprise, artisans, commerçant, profession libérale, commerçant et exploitant agricole

–          L’élite d’un côté et les pauvres forment les deux extrêmes de la toupie.

Mendras va montrer qu’à partir des années 1950 les deux constellations prennent de plus en plus d’ampleur pet finissent par englober presque toute la société. C’est ce processus qu’il va appeler la moyennisation.


Cette moyennisation s’explique par différents facteurs structurels :

–          démocratisation de l’enseignement qui conduit à une élévation des qualifications

–          montée des PCS des professions intermédiaires et des cadres au détriment de celles des ouvriers et dans uns moindre mesure des employé pour lesquels l’augmentation de la part se ralentie

 

=>Ce double phénomène tend à remettre en cause la pertinence du concept de classe sociale pour analyser la structure sociale

 

L’apparition d’une vaste classe moyenne qui englobe presque toute la société remet en cause le concept de classe sociale et ce pour plusieurs raisons :

–          D’un point de vue marxiste on peut remettre en cause la notion de classe sociale car avec l’homogénéisation des modes de vie il y a une disparition de la conscience de classe. Il n’y a plus vraiment d’intérêts communs propres à un groupe car tous les groupes tendent à se ressembler. De plus avec la mobilité sociale forte des 30 glorieuses les individus peuvent espérer connaître une mobilité sociale ascendant au cours de leur vie ils acceptent d’autant mieux les intérêts des classes supérieures qu’ils peuvent espérer y accéder.

–          D’un point de vue wébérien on peut également remettre en cause le concept de classe sociale puisqu’avec la réduction des inégalités, les niveaux de vie se rapprochent et il est plus difficile de distinguer les groupes sur ce critère, d’autant plus que les normes de consommation se rapprochent.

Il semblerait donc que les critères économiques et professionnelles sur lesquels repose le concept de classe ne soient plus aussi pertinent étant donnée l’évolution de la structure sociale durant les 30 glorieuses.

On peut mettre en évidence d’autres critères plus pertinents pour étudier la structure sociale (âge, sexe, région,…)

Il semble que les différenciations se font sur d’autres critères que les critères économiques (revendication ethnique, d’orientation sexuelle, de revendication régionaliste,…) à mettre en parallèle avec le développement de nouveaux mouvements sociaux dont les enjeux ne sont plus le monde du travail.



c)    Les rapports sociaux seraient donc fondés sur une hiérarchie multiple


  • L’analyse en termes de strates sociales

L’analyse en termes de strate regroupe tous les auteurs nominalistes. Ce sont donc des analyses qui considèrent les hiérarchies en s’appuyant sur la simple observation d’une différence de niveau dans la hiérarchie, différence qui peut être liée à différentes inégalités.

On oppose cette analyse en termes de strates à l’analyse en termes de classes que l’on vient de voir.


WEBER : Une analyse multidimensionnelle

Première dimension = économique donc analyse en terme de classe

Classe : Ensemble d’individus ayant les mêmes chances de disposer de biens et de services vendus sur un marché. (Même niveau de vie)

Deuxième dimension = la dimension sociale, qui est basée sur le statut des individus hiérarchisé selon le prestige de leur position sociale. On détermine ainsi des groupes de statut.

Troisième dimension = la dimension politique, qui permet de distinguer des partis qui regroupent des individus cherchant à conquérir le pouvoir ou à l’influencer. On hiérarchise les partis en fonction du pouvoir politique réel qu’ils ont ou de l’influence qu’ils ont sur ce dernier.

Remarque : Il n’y a pas forcément de correspondance entre les différentes positions dans différents hiérarchies.

Exemple : le leader syndical et le plombier.


Dimension 1 = économique ? classe sociale

Dimension 2 = sociale ? statut                                  Chaque hiérarchie corespond à une strate sociale

Dimension 3 = politique ? parti

Les différences avec l’analyse de Marx :

L’analyse de Weber contrairement à celle de Marx n’est pas réaliste mais nominaliste.

C’est-à-dire que pour Weber les strates n’ont pas d’existence effective, ce sont des catégories construites pour l’analyse sociologique, il s’agit d’un regroupement d’individus selon des caractéristiques définies. Cela implique une autre différence, il n’y a pas forcément conflit, antagonisme entre les classes puisqu’il n’y a pas forcément conscience de classe.

Ainsi l’analyse de Weber met en avant des catégories sociales hiérarchisées en strates superposées. (Les individus n’ont pas forcément conscience d’appartenir à une même catégorie). L’analyse de Marx met en avant des groupes sociaux hiérarchisés en classes sociales. (Les individus ont forcément conscience d’appartenir à la même classe).

Distinction entre groupe social et catégorie sociale : dans le premier cas cela implique la conscience d’appartenir au même groupe.


Conclusion : des approches sociologiques reposant sur des méthodes différentes


Conception réaliste

Conception nominaliste

Liens entre les classes sociales

Conflits, antagonismes, opposition

Pas d’antagonismes

Critère de classement

Hiérarchie économique uniquement

Hiérarchie multiple (économique, sociale et politique)

Nature des groupes sociaux

Groupes sociaux réels

Catégories sociales construites

Auteur de référence

Marx

Weber


WARNER 

Cette analyse repose sur une série d’études effectuées à la Nouvelle Angleterre entre 1941 et 1949. Les individus sont classés dans différentes strates sur la base de ces études. Les strates sont donc de simples agrégats d’individus, sans qu’il y ait forcément conscience d’appartenance de la part des individus. On est donc dans une logique de catégories sociales.

La classification se base sur 2 méthodes d’investigation :

–    La première consiste à questionner au cours d’entretien, des « informateurs » sur leur perception générale de la stratification sociale et on leur demande de classer des personnes dans un certains nombre de strates.

–    La deuxième consiste à construire un indice statuaire en faisant la moyenne pondérée  de diverses caractéristiques hiérarchisées (profession, revenu, quartier habité, nature de l’habitat,…) et à regrouper les individus selon cet indice.

Il met en évidence 3 grandes strates (upper, middle et lower) qui se divisent chacune encore en deux. On obtient donc six strates :

–    La « upper-upper class » : qui correspond à l’aristocratie sociale

–    La « lower-upper class » : qui correspond aux nouveaux riches

–    La « upper-middle class » : classe moyenne aisée

–    La « lower middle class » : petite bourgeoisie

–    La  « upper lower class » : classe inférieure honnête

–    La « lower-lower class » : population à statut précaire


  • Le regroupement statistique des PCS

Les PCS sont une nomenclature mis en place par l’INSEE afin d’étudier la structure sociale. Il s’agit donc de regrouper les individus dans des catégories statistiques en fonction de différents critères. L’objectif est d’obtenir des catégories homogènes socialement c’est dire qui vont regrouper des individus qui se ressemblent, qui ont des pratiques sociales et culturelles similaires. Il n’y a ici aucune logique de hiérarchisation, il s’agit d’un simple regroupement statistique en catégories sociales.

Il y a 8 catégories socioprofessionnelles, 6 regroupent des actifs et 2 des inactifs.


Logique de construction :

Actifs

Indépendants

Salariés

Secteur primaire

Autres secteurs

Professions libérales

1. Agriculteurs

2. Artisans, com.

haute

Qualification

Position hiérarchique

3. Cadres et PIS

faible

Moy.

4. Prof. Inter.

5. Employés

6. Ouvriers

Non manuel.

 Travail manuel

Inactifs

Retraités

Autres inactifs


Remarque :

–          A aucun moment le critère de revenu n’apparaît dans la nomenclature.

–          Cette nomenclature est utile pour étudier la structure sociale car elle permet à la fois de mettre en évidence les évolutions de la structure sociale et les différences sociales.

–          Cette nomenclature n’est pas sans défauts parce que les catégories ne sont pas toujours très homogènes et parce que certaines évolutions de la société le rende moins pertinente (ex : la montée de la précarité remet en cause le regroupement professionnel car on sein d’une même on aura des situations très différentes selon le degré de précarité de l’emploi)